Résumé :
Dans ce texte philosophique l’auteur nous propose une réflexion sur l’évolution des normes durant la période de développement du capitalisme. Les contradictions de ce système qui a enterré les valeurs aristocratiques n’offre pas de perspectives à la classe des travailleurs. Celle-ci s’appuie sur les contradictions de l’idéal bourgeois pour reprendre à son compte les aspirations au bonheur et à la rigueur. La lutte n’est pas finie.
Abstract :
In this philosophical text, the author reflects on the evolution of norms during the period of capitalist development. The contradictions of this system—which buried aristocratic values—offer no prospects for the working class. The latter draws upon the contradictions of the bourgeois ideal to appropriate the aspirations for happiness and rigor. The struggle is not over.
La lente substitution d’un idéal de bonheur à l’aristocratique idéal de grandeur caractérise la montée en puissance de la bourgeoisie, de la Renaissance à la Révolution française. Or les choses se compliquent à partir de son accession au pouvoir. Le Premier Empire ressuscite pour un temps l’idéal de grandeur, les valeurs antiques d’héroïsme guerrier, la servitude et la grandeur militaire. La Restauration tente sans succès et d’ailleurs sans volonté véritable de rétablir les symboles de l’Ancien Régime, et finalement c’est la bourgeoisie qui triomphe, avec Louis-Philippe et surtout Napoléon III. Elle s’empare alors fermement du pouvoir économique et impose à toute la société de nouvelles valeurs, ou plutôt de nouvelles normes de fonctionnement : travail, modestie, efficacité, rentabilité, ponctualité. Cela pousse par exemple Stendhal, par ailleurs nostalgique de l’épopée napoléonienne à la mélancolie au début de Le Rouge et le noir : « faire du revenu », cela semble être devenu le but ultime de la vie, même dans cette petite vallée bucolique « qui vous avait paru si jolie ». De fait, ce qui a disparu à l’orée de ce que certains appelleront « le stupide XIXe siècle », ce sont simultanément l’idéal de grandeur et l’idée de bonheur. Profondément réprimée en même temps que les premiers idéaux démocratiques, remplacée par l’impitoyable nécessité de « gagner sa vie », l’idée de bonheur va pendant un demi-siècle vivre d’une existence fantomatique, exilée dans la pensée utopiste, jusqu’aux premières grandes luttes ouvrières.
Les idéaux ascétiques de la bourgeoisie
Arrivant au pouvoir, la bourgeoisie n’a de cesse de dénoncer la décadence et la « mollesse » de l’aristocratie déchue. Alors que les sociétés d’Ancien Régime étaient fondées sur une stricte hiérarchie où le critère de distinction était celui de la naissance, ou encore du sang, donc un fondement en nature incarné dans des codes de convenance et d’honneur, la bourgeoisie se défie du spectacle et de la représentation. Son critère quasiment unique de distinction, c’est ce qu’elle appelle « le travail ».
Rien de démocratique dans cette valorisation du travail, comme le souligne Marx au début de la Critique du programme de Gotha : contre l’affirmation de Lassalle selon qui « le travail est la source de toute richesse », affirmation en apparence très « socialiste », Marx fait remarquer que non, le travail n’est pas la seule source de richesse, que « la nature est tout autant la source de valeurs d’usage (qui constituent tout de même la richesse réelle !) », richesses auxquelles les travailleurs n’ont guère accès, accaparées qu’elles sont par ceux qui possèdent la terre, et qu’il nommera plus tard les « expropriateurs ». Mais les possédants ne possèdent pas seulement la terre : ils possèdent aussi les moyens de production, d’échange, et les filières de distribution. En d’autres termes, ils tiennent entre leurs mains les conditions de la vie matérielle des êtres humains, qui à la limite « ne peuvent vivre qu’avec leur permission » : pour le capital, l’être humain n’est donc que force de travail, et c’est pourquoi les idéologues de la bourgeoisie exaltent non pas certes le travailleur, mais « le travail » : « Les bourgeois ont d’excellentes raisons pour attribuer au travail cette puissance surnaturelle de création : car, du fait que le travail est dans la dépendance de la nature, il s’ensuit que l’homme qui ne possède rien d’autre que sa force de travail sera forcément, en tout état de société et de civilisation, l’esclave d’autres hommes qui se seront érigés en détenteurs des condition objectives du travail. » Les idéologues bourgeois ont pleinement conscience que leur richesse est fondée non pas sur « le travail », mais sur l’accaparement des produits du travail, accaparement rendu possible par l’expropriation originelle et que le droit bourgeois pose comme fondé en nature.
Mais, après la Révolution française et l’échec final des tentatives de restauration monarchique, dans le contexte d’une déchristianisation lente mais continue, contexte marqué aussi par la persistance de valeurs républicaines voire révolutionnaires notamment dans une classe ouvrière en gestation, la bourgeoisie doit, pour assurer son emprise idéologique, se battre sur deux terrains : d’un côté, elle va faire une alliance conjoncturelle avec les courants progressistes pour liquider définitivement les survivances idéologiques de l’Ancien Régime ; d’un autre côté, elle va chercher, réduite cette fois à ses seules ressources idéologiques, à faire vivre un modèle de société basé sur ses propres valeurs et pensé comme une sorte de fin de l’histoire.
La liquidation joyeuse du style et des valeurs de la ci-devant aristocratie
La société d’Ancien Régime est une société de représentation, une société où il s’agit de tenir son rang, lui-même gagé sur la naissance de se présenter de la façon appropriée, d’appliquer un certain nombre de codes qui valorisent l’apparence. Cela vaut pour l’habillement et le maintien. Cela vaut aussi pour le langage. Or, avant même la Révolution, cet ordre commence à vaciller. Il présente, comme tout ordre en déclin, un fort caractère de stylisation. Les rituels sont de plus en plus vécus comme vides de sens. Dans les arts, les formes canoniques peinaient à se perpétuer. Par contraste, les sciences, autant les mathématiques et la physique que les sciences de la nature, sont en plein dynamisme et ouvrent des horizons nouveaux, des sensibilités nouvelles aussi : l’historien et philosophe Georges Vigarello a montré (par exemple dans Le Propre et le sale, ou encore dans Le Sain et le malsain) comment en peu d’années l’opinion éclairée avait trouvée insupportable la crasse, la puanteur des villes, et donné au mot « propreté » son sens actuel, lui qui désignait jusqu’alors la « bonne apparence ». Les tenues vestimentaires s’allègent, le mot « hygiène » apparaît, ainsi qu’une réflexion nouvelle sur la santé, individuelle et aussi publique. Des institutions sanitaires naissent. Le mal désormais, c’est aussi et peut-être d’abord la malsain, le morbide, le miasme, matériel et tapi sous les apparences, finit par s’imposer.
Bientôt la poudre, les perruques, l’ostentation seront insupportables. Cette société qui était si prompte à traquer le ridicule (voir l’admirable film éponyme de Patrice Lecomte) va se trouver ridiculisée à son tour. Victor Hugo, en 1854, dans le poème Réponse à un acte d’accusation (livre 1 des Contemplations), exprime avec verve cette volonté révolutionnaire de faire éclater les cadres des représentations et des conventions stylistiques de l’ancien régime.
« Quand je sortis du collège (…) l’idiome
Peuple et noblesse, était l’image du royaume :
La poésie était la monarchie ; un mot
Était un duc et pair, ou n’était qu’un grimaud.
Force mots, par Restaut peignés tous les matins
Et de Louis Quatorze ayant gardé l’allure,
Portaient encor perruque. A cette chevelure
La Révolution, du haut de son beffroi,
Ria « transforme-toi ; C’est l’heure : Remplis-toi
De l’âme de ces mots que tu tiens prisonnière ! »
Et la perruque alors rugit, et fut crinière. »
Au-delà des exagérations littéraires, Hugo est un bon exemple de cette dynamique bougresse et progressiste, féroce à l’égard des valeurs anciennes de l’aristocratie, nostalgique de l’héroïsme napoléonien (Hugo est lui aussi un « enfants du siècle »), mais plus hésitante sur la forme, sinon sur la finalité, que devra prendre une République encore dans les limbes. De fait, dans le même poème, il s’en tient à évoquer la libération de « l’idée au vol pur »… Auguste Comte ne manquera pas de relever cette ambiguïté de « l’âge métaphysique » : « des machines de démolition ne deviennent pas aisément des instruments de construction. »
Les contradictions de l’idéal bourgeois
Aux rituels et aux fastes de l’Ancien Régime partiellement prolongés par l’Empire et la Restauration, la bourgeoisie oppose un modèle fondé sur la sobriété, l’esprit d’économie et des valeurs d’efficacité, d’organisation, de calcul, au prix -assumé- d’un total prosaïsme. De fait, les hommes d’affaires, les premiers représentants du grand patronat et leurs commis politiques se signalent avant tout par leur absence de charisme. Ils ne prétendent ni à la grandeur, ni à faire le bonheur des hommes : absence de prétention, certes. Mais surtout, absence d’ambition et d’idéal, pour ceux qui, comme le dira le Manifeste du Parti communiste, ont noyé toutes les anciennes valeurs « dans les eaux glacées du calcul égoïste ». Marx, dans Le 18 brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte, soulignera que « les capitaines de la société bourgeoise siègent derrière des comptoirs » s’amusera de ces putschistes en redingote et complet veston.
En attendant, ces hommes ont à gérer une société qui s’est montrée capable de révolution. Une société mieux alphabétisée, davantage déchristianisée, dans laquelle montent des exigences très concrètes en matière de salaires, de santé, d’éducation, de logement, de niveau de vie, et aussi de dignité : la vieille et toujours jeune idée de bonheur commence à se décliner et aussi à se préciser dans une pluralité de revendications, tout aussi «prosaïques » que les nouveaux gestionnaires de l’Etat, qui se trouvent là encore pris au mot de leur « réalisme ». Or le capital, à ce stade de son histoire, se doit de développer les forces productives, et cela ne peut se faire qu’en agissant sur plusieurs leviers : celui de la discipline au travail, et aussi, en amont, celui de l’éducation. Charles Dickens a bien montré dans Les Temps difficiles combien l’éducation scolaire dans l’Angleterre de la révolution industrielle, centrée sur l’acceptation des « faits » aux dépens de l’imagination et du rêve, avait pour seule finalité l’intériorisation précoce des normes de la production manufacturière. Il s’agissait de former non pas tant des ouvriers que des outils humains.
Là se situe la première contradiction de la bourgeoisie : dans la période de sa plus grande expansion, elle n’a pu accoucher que d’une société de grisaille, morose et sans idéal. Une société cependant minée par de profondes et sourdes inquiétudes, particulièrement celle de la dépopulation. Dans une étude étonnante et particulièrement documentée, Le Pénis ou la démoralisation de l’occident (Grasset 1978), Jean-Paul Aron montre, textes l’appui, comment la lutte contre l’onanisme, ce gaspillage inadmissible de semence censé préfigurer une décadence prochaine, a traversé le corps médical et les pouvoirs publics comme une véritable obsession, se traduisant par l’élaboration en France et en Allemagne, d’ahurissantes utopies répressives à l’égard notamment des enfants.
Mais c’est sur les lieux mêmes de la production que la société civile bourgeoise a rencontré une deuxième contradiction, majeure. Edward Palmer Thompson qui, notamment dans son grand livre sur La Formation de la classe ouvrière anglaise, exemplifie et prolonge les analyses des chapitres 13, 14 et 15 du livre 1 du Capital et montre comment le patronat a imposé, par la force et non sans recourir parfois à des paraboles religieuses, particulièrement chez les méthodistes, l’idée que « le temps c’est de l’argent » et que la journée de travail est intégralement la possession de l’employeur, au même titre que les machines et la richesse produite. En France, imprégnation religieuse mise à part, on trouve des exemples similaires d’imposition autoritaire de la discipline au travail.
Or, et c’est là que les choses se renversent, cette discipline imposée va être au fil des luttes appropriée par la classe ouvrière. En Angleterre, le méthodisme est la recherche et la pratique d’une méthode pour faire son salut, ce qui amènera beaucoup de militants ouvriers éduqués dans cette foi à chercher les méthodes organisationnelles permettant de gagner en ce monde un bonheur matériel et moral. Comme le dit Thompson, qui cite d’ailleurs à l’appui de sa thèse les revendications du premier congrès de la CGT en 1895, avec les revendications sur la semaine de travail il ne s’agit plus de lutter contre le temps, mais sur le temps. Et, d’une façon plus générale, sur les statuts, sur la stricte délimitation des tâches, etc. La rigueur organisationnelle est devenue un enjeu de classe. Face à une organisation du travail qui suscite lassitude et dégoût, la révolte est, comme le remarquera Georges Canguilhem, philosophe et médecin, « une réaction de santé ». Mais le moment de la révolte appelle son propre dépassement, qui ne peut se faire qu’en retournant les logiques organisationnelles contre les finalités capitalistes de rentabilité et de profit, au bénéfice des salariés et de la production elle-même.
En définitive, c’est dans l’aventure coloniale, dans le choc des impérialismes et dans l’exaltation du chauvinisme, que les différentes bourgeoisies nationales ont pu, et surtout ont cru, trouver un substitut aux puissantes idées de grandeur et de bonheur dont elles ne parvenaient pas à gérer l’héritage. Au regard de la situation actuelle dans le monde et en France, on ne peut pas dire que la bourgeoisie se soit sortie de ses contradictions.


