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Les projections démographiques de l’Insee pourraient-elles biaiser les débats sur les retraites ?

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Résumé:
L’Insee a publié ses projections d’espérance de vie, de fécondité et de migrations pour la période 2026-2070 : cet article s’intéresse uniquement aux projections d’espérance de vie. Ces projections vont déterminer les propositions du Conseil d’orientation des retraites, les débats qui vont suivre et, finalement, les décisions sur les retraites : si les projections sont inexactes, les débats et les décisions qui s’ensuivent seront biaisés. Cet article décrit plusieurs problèmes des projections d’espérance de vie qui peuvent donc avoir des conséquences, en particulier pour les débats de la prochaine élection présidentielle.

Summary:
The French National Institute of Statistics and Economic Studies (INSEE) has published life expectancy, fertility and migration projections for the 2026–2070 period: this article focuses solely on life expectancy projections. These projections will shape the proposals put forward by the French Pensions Advisory Council (COR), the ensuing debates and, ultimately, decisions on pensions: if the projections are inaccurate, the ensuing debates and decisions will be skewed. This article outlines several issues which may therefore have consequences, particularly for the debates surrounding the forthcoming French presidential election.

L’Insee a publié ses projections démographiques pour 2026-2070[1],[2]. Sa projection dite centrale d’espérance de vie à la naissance (e0 dans la suite : espérance de vie à la naissance ou âge zéro) de 89,5 ans pour les femmes en 2070 a été retenue par le Conseil d’orientation des retraites[3]. On peut s’étonner que cette projection soit proche de celle de 2021 de 90 ans, alors que tout le monde a maintenant admis que e0 augmentait moins vite. La figure montre que, de 1962 à 2010, e0 a augmenté en moyenne de 3 mois par an pour les femmes (de 73,9 à 84,7 ans), mais de moins de 3 semaines par an entre 2011 et 2025 (de 85 à 85,9 ans). Pour les hommes, e0 a aussi augmenté de 3 mois par an de 1962 à 2010, mais d’un peu plus de 5 semaines par an de 2011 à 2025. Dans la suite, il sera essentiellement question des femmes pour qui e0 n’augmente plus guère, voire stagne ou diminue certaines années.

Les projections de l’Insee sont toutefois entachées de plusieurs problèmes qui rendent difficile de s’y fier sans restriction. Cet article éclaire ces différents problèmes afin que le lecteur aborde dans de bonnes conditions les débats sur les retraites.

1- Les projections d’espérance de vie

Pour estimer e0 dans les années futures, l’Insee utilise les taux de mortalité par âge (de 0 à 1 an, de 1 à 2 ans, etc.) observés les années passées et les prolonge les années futures. La projection centrale a retenu les valeurs des années 2005 à 2025 et a prolongé leurs tendances jusqu’en 2070. L’Insee inclut donc les années 2005-2010, dernières années de forte augmentation de e0 (de 83,9 à 84,7 ans : 2 mois par an). C’est un peu comme si, venant en voiture d’Orléans et étant arrivé aux portes de Paris, on estimait le temps nécessaire pour se rendre à Notre-Dame en prenant en compte sa vitesse depuis Orléans, et non pas seulement depuis qu’on a quitté l’autoroute pour les agglomérations de banlieue. De plus, l’Insee exclut les années 2020-2022, à cause de leur “forte surmortalité”, mais inclut 2023 et 2024 caractérisées par un rebond de e0, probablement dû à “l’effet moisson” de la pandémie. Les personnes âgées les plus fragiles étant décédées durant la pandémie, le taux de mortalité est plus faible par la suite puisque ce sont les plus résistantes qui ont survécu : on s’attend à ce que e0 augmente en conséquence[4]. De fait, l’Insee a revu à la hausse au début de 2026 les estimations de e0 pour 2023 et 2024. En résumé, l’Insee inclut les bonnes années et exclut les mauvaises, alors que dans une situation où e0 augmente peu, la nôtre depuis 15 ans, il est normal que les années d’épidémies hivernales ou de canicule provoquent une baisse ponctuelle de e0, comme en 2012 et 2015 à cause de la grippe (et peut-être aussi en 2026 à cause des canicules ?) : les années de baisse ponctuelle de e0, comme 2012, 2015, et 2020-2022, font partie de la nouvelle normalité et il faut donc en tenir compte pour projeter le futur. Le Comité de suivi des retraites semble d’accord avec cette conclusion puisqu’il note, dans son avis de 2026 paru le 9 juillet[5], que « l’hypothèse d’espérance de vie retenue par l’Insee est cohérente avec les projections précédentes et les tendances en cours, même si elle demeure entourée d’incertitudes, tenant par exemple aux aléas sanitaires (pandémies, canicules)… ».

L’Insee a aussi estimé e0 en 2070 en se basant sur les périodes 2010-2025 ou 2015-2025, excluant donc les dernières années de forte augmentation de e0, mais toujours en excluant 2020-2022. En prenant en compte les années 2010-2025, e0 serait de 88,7 ans en 2070 (88,6 ans avec 2015-2025), et non plus de 89,5 ans. Toutefois, l’Insee considère ces projections comme des variantes, et pas comme la projection à retenir. Contacté par mes soins, l’Insee a indiqué ne pas vouloir publier une nouvelle projection basée sur la période 2010-2025 incluant les années 2020-2022, période pourtant la plus pertinente comme indiqué ci-dessus. Devant ce refus, on peut toutefois estimer e0 en 2070 avec une régression linéaire, une technique de base en statistiques qui ajuste au mieux une droite aux valeurs des années successives et permet d’estimer quelles seraient les valeurs des années futures si les tendances ne changeaient pas. Cette méthode est moins fine que celle de l’Insee, mais la seule disponible puisque l’Insee refuse de faire les calculs. En excluant les années 2020-2022, comme le fait l’Insee, les différences entre les estimations obtenues par régression linéaire et celles de l’Insee varient de 0,30 à 0,55 an en plus en 2070 (90 ans avec la régression linéaire au lieu des 89,5 ans de l’Insee avec la période 2005-2025, 89,1 ans au lieu de 88,7 avec 2010-2025 (une différence de 0,35 an), 88,9 ans au lieu de 88,6 avec 2015-2025). En se basant sur la période 2010-2025, et en incluant la période 2020-2022, on peut alors estimer que e0 calculé par l’Insee serait de 87,8 ans en 2070 (en ayant donc enlevé 0,35 an de différence probable avec ce que pourrait calculer l’Insee avec sa méthode). Avec le même calcul pour les hommes, dont e0 augmente encore nettement (Figure), e0 serait d’environ 84,5 ans en 2070.

Tout ceci n’est pas simplement affaire de spécialistes mais a des implications très concrètes, puisque le nombre et le montant des pensions à verser varient fortement selon le niveau de e0, avec un impact notable sur les déficits possibles des retraites. Ceux-ci varient respectivement d’un facteur deux en 2035 et d’au moins trois en 2045 selon que l’on retient le précédent scénario central de 90 ans en 2070 publié en 2021 ou celui d’espérance de vie basse de 86,5 ans[6]. Si, en écartant la période révolue de forte augmentation de e0 (2005-2010) mais incluant la période 2020-2022, e0 est plus probablement de l’ordre de 87,8 ans que des 89,5 ans retenus par l’Insee, les déficits seront plus faibles et le savoir peut avoir des conséquences dans les débats autour de nouvelles réformes des retraites. Baser les futurs débats sur des projections de e0 surestimées du fait de leur calcul biaisé n’est pas acceptable : l’Insee devrait donc publier ses propres calculs incluant 2020-2022.

Se pourrait-il que l’Insee estime que cette nouvelle projection n’a aucun sens, ce qui motiverait son refus de la calculer ? Pourtant, l’Insee a publié des projections qui n’ont effectivement aucun sens. L’Insee a continué après 2070 sa projection haute de 2021, aboutissant à une e0 des femmes de 101 ans en 2120, 5% d’entre elles survivant à 120 ans : en appliquant les taux de mortalité retenus par l’Insee, la dernière survivante mourrait à l’âge de 160 ans[7]. Cela n’a aucun sens pour un biologiste, mais l’Insee a quand même publié cette projection, alors que seule Jeanne Calment a dépassé les 120 ans, un cas vraiment exceptionnel.

Une attitude de refus répété de l’Insee pourrait amener certains à se demander, vu les implications pour le débat sur les retraites, si l’Insee ne verse pas dans une attitude partisane afin de privilégier certaines décisions politiques. Il n’en est certainement rien, mais la solution pour éviter ce genre de problème est simple : l’Insee doit publier le scénario basé sur les années où e0 n’augmente plus guère (2010-2025) et incluant les années 2020-2022, qui est le scénario le plus conforme à la situation actuelle de la France.

2- Les projections haute et basse d’espérance de vie

À côté de sa projection centrale l’Insee publie toujours deux scénarios d’espérance de vie, haute et basse, ceci en fixant un écart en fin de projection par rapport à la projection centrale. Cette année, l’Insee précise[8] que « les hypothèses basse et haute des projections de 2021 s’écartaient de +/-3,5 ans par rapport à l’hypothèse centrale. Le maintien de ces écarts conduirait à une espérance de vie assez inférieure à son niveau actuel chez les femmes pour l’hypothèse basse. Cet écart pourrait être réduit à +/-3,0 ans, afin que l’espérance de vie des femmes en 2070 de l’hypothèse basse reste peu éloignée de son niveau de 2025. Néanmoins, l’espérance de vie des femmes en 2070 de l’hypothèse basse serait légèrement inférieure à son niveau actuel avec les deux périodes 2010-2025 et 2015-2025 (-0,2 an et -0,3 an) ». En somme, l’Insee explique qu’un écart de 3,5 ans serait un non-sens et adopte un écart de 3 ans qui est aussi un non-sens puisque e0 diminuerait dès maintenant par rapport à la situation actuelle (85,9 ans) dans les projections utilisant les périodes 2010-2025 et 2015-2025 et resterait à ce niveau (85,7 ou 85,6 ans) pendant les 45 prochaines années. S’il semble bien que e0 s’approche d’un plateau chez les femmes[9], faire l’hypothèse que e0 serait bloquée jusqu’en 2070 (et après ?) à un niveau un peu plus faible qu’aujourd’hui semble bien hasardeux.

Le problème ne s’arrête pas à la projection basse, puisque la projection haute aboutit à faire l’hypothèse que, en 2070, 35 femmes sur 100 000 dépasseraient les 115 ans et 2 les 120 ans, ce qui semble aussi hasardeux. Pourquoi donc ne pas avoir choisi un écart plus faible que 3 ans évitant peut-être ces incohérences ? Contacté par mes soins, l’Insee n’a pas répondu.

3- La méthode “démocratique” de consultation des experts

Sur son blog[10], l’Insee explique que « comme pour les précédents exercices, les hypothèses ont été définies par l’Insee, en s’appuyant sur une large consultation. Ainsi, mi-janvier 2026, pas moins de 220 experts venant d’horizons et de champs de compétences divers ont été sollicités : 70 viennent de la statistique publique (l’Insee, la Drees, c’est-à-dire le Service statistique ministériel (SSM) chargé des sujets santé et solidarités, le DSED, c’est-à-dire le SSM chargé des sujets Immigration…) ou d’administrations et institutions françaises (Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge (HCFEA), Conseil d’orientation des retraites (COR), Cour des comptes, Caisse nationale de l’assurance maladie (Cnam)…) ; 50 du monde de la recherche (notamment l’Institut national d’études démographiques (Ined), l’Institut des politiques publiques (IPP), Santé publique France) et 100 d’organisations internationales (Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), ONU, Eurostat) ou d’instituts statistiques étrangers. » Plus loin, l’Insee indique que, parmi les 84 qui ont répondu, « les experts se sont prononcés à parts quasi-égales entre la période la plus longue (2005-2025) et la période la plus courte (2015-2025). La période la plus longue (2005-2025) a été finalement retenue, car elle recueillait un peu plus d’avis des experts en sa faveur. » Hélas pour la méthode de l’Insee, la science n’est pas affaire de démocratie, mais de réflexion : en sciences on ne fait pas un vote pour savoir qui a raison. Sinon, si on réunit dix “scientifiques”, et que, par manque de chance, six pensent que la Terre est plate, on accepte la conclusion “validée scientifiquement” que la Terre est plate. La démarche scientifique est de regarder les arguments pour la Terre plate, ceux contre, et de conclure après analyse que l’hypothèse de la Terre plate n’est pas validée, et cela même si une majorité pense le contraire. Dans le cas cité par l’Insee, si certains experts disaient qu’il fallait inclure dans la référence la période 2005-2010 quand e0 augmentait encore de 2 mois par an, il fallait leur dire que ces années ne correspondent plus à ce qu’on observe, et cela depuis 15 ans  : nul doute que les experts auraient réfléchi et peut-être modifié leur avis. On notera au passage que l’Insee n’a visiblement pas fait appel à un seul biologiste du vieillissement (le CNRS et l’Université ne sont pas cités), un choix étonnant quand on s’intéresse à l’espérance de vie : nul doute aussi que ce problème des années 2005-2010 aurait été signalé.

4- Conclusions

Tous les cinq ans, l’Insee publie de nouvelles projections démographiques qui vont déterminer les propositions du Conseil d’orientation des retraites, les débats qui vont suivre et, finalement, les décisions du législateur : si les projections sont inexactes, les débats et les décisions seront biaisés. Hélas, l’Insee n’a pas pris les précautions évitant de proposer des projections sujettes à critiques. Force est de constater que l’Insee est tombé dans tous les pièges : écarter les “mauvaises années” de la pandémie tout en gardant les meilleures qui vont suivre du fait de l’effet moisson, proposer des projections haute et basse aboutissant à des non-sens, décider sur la base d’un vote quelles années utiliser pour les projections alors qu’en sciences on fait appel à la réflexion.

Quand des scientifiques sont critiqués par d’autres scientifiques on attend des premiers qu’ils répondent, soit en réfutant les critiques, soit en produisant les données demandées : nous sommes dans ce second cas. L’Insee peut donc facilement répondre en publiant le scénario basé sur les années où e0 n’augmente plus guère (2010-2025) et incluant les années 2020-2022, scénario le plus conforme à la situation actuelle. Ne pas le faire pourrait amener à s’interroger.

Figure : Espérance de vie à la naissance (e0) en France de 1962 à 2025. Une droite ajustée aux données de 1962 à 2010 montre qu’à cette époque e0 augmentait en moyenne de 3 mois chaque année dans les deux sexes. De 2011 à 2025, e0 augmente de moins de 3 semaines par an pour les femmes et d’un peu plus de 5 semaines pour les hommes. Cette technique de régression linéaire est utilisée dans cet article pour estimer ce que serait e0 en 2070.

[1] Tavan C. 2026. Actualisation des projections de la population en France à l’horizon 2070 : quelles hypothèses retenir ?  https://blog.insee.fr/projections-de-population-en-france-a-l-horizon-2070/

[2] Blanpain N, Pariset C, Pointet J, Thélot H. 2026. Projections de population 2026 : comment les évolutions démographiques récentes peuvent éclairer le choix des hypothèses ?

[3] Conseil d’orientation des retraites. 2026. Préparation du rapport annuel de juin 2026. https://www.cor-retraites.fr/ reunions-du-cor/preparation-rapport-annuel-juin-2026

[4] Le Bourg E. 2022. Epidemics and forecasts of life expectancy. Gerontology 68: 453-455. https://karger.com/ger/article/68/4/453/828393/Epidemics-and-Forecasts-of-Life-Expectancy

[5] Comité de suivi des retraites. 2026. Avis 2026.

[6] Le Bourg E, Toussaint J.F. 2025. Retraites : un scénario erroné d’espérance de vie fait exploser les déficits projetés par la Cour des comptes. L’Humanité.fr, 26 mars, https://www.humanite.fr/en-debat/demographie/retraites-un-scenario-errone-desperance-de-vie-fait-exploser-les-deficits-projetes-par-la-cour-des-comptes

[7] Le Bourg E. 2026. Notions de biologie et de démographie à l’intention de ceux qui s’intéressent aux retraites, Les Cahiers de santé publique et de protection sociale, N° 56 mars 2026 https://cahiersdesante.fr/editions/56-mars-2026/art-7-notions-de-biologie-et-de-demographie-a-lintention-de-ceux-qui-sinteressent-aux-retraites

[8] Blanpain N, Pariset C, Pointet J, Thélot H. 2026. Projections de population 2026 : comment les évolutions démographiques récentes peuvent éclairer le choix des hypothèses ?

[9] Le Bourg E. 2019. Is life expectancy of French women going to plateau and oscillate? Gerontology 65 : 288-293. https://karger.com/ger/article/65/3/288/148508/Is-Life-Expectancy-of-French-Women-Going-to

[10] Tavan C. 2026. Actualisation des projections de la population en France à l’horizon 2070 : quelles hypothèses retenir ?  https://blog.insee.fr/projections-de-population-en-france-a-l-horizon-2070/

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Éric Le Bourg, Les projections démographiques de l’Insee pourraient-elles biaiser les débats sur les retraites ? Les Cahiers de santé publique et de protection sociale, N° 58 septembre 2026