Dans Le prix de la santé, Constantin Brissaud offre une analyse critique de l’apparition et de l’hégémonie d’une manière de mesurer les « coûts » de la santé développée par l’OCDE au début des années 1970. L’auteur s’intéresse à un phénomène peu étudié mais profondément structurant : la quantification internationale des dépenses de santé et son influence sur les politiques publiques. Alors que l’expression courante “la santé n’a pas de prix” exprime une valeur morale, Brissaud montre que la santé a été progressivement réduite à un “coût” mesurable et comparable entre nations, un chiffre censé guider les réformes et orienter les choix politiques.
L’ouvrage retrace d’abord l’invention de cette méthode de calcul à l’OCDE, devenue rapidement la norme pour suivre l’évolution des dépenses de santé dans les pays industrialisés. Cette quantification repose sur des catégories comptables et statistiques qui, pour l’auteur, sont fortement limitées : elles se concentrent sur des données budgétaires et économiques tout en ignorant des dimensions essentielles de la santé, telles que les inégalités sociales, l’accès aux soins, la qualité des services ou encore les déterminants sociaux de la santé. En d’autres termes, ce qui est mesuré devient ce qui est considéré comme important — au détriment de réalités sociétales difficiles à chiffrer.
Brissaud met en lumière comment cette quantification, loin d’être un simple outil technique neutre, s’est inscrite dans des rapports de force politiques et économiques. Des administrations influentes — notamment celles des États-Unis sous Reagan, du Japon et de l’Australie — ont soutenu ces métriques face à toute autre manière d’appréhender les systèmes de santé, car elles servaient leurs propres stratégies idéologiques et économiques. En diffusant ces chiffres à grande échelle, l’OCDE a participé à la légitimation de politiques de santé austéritaires, mettant l’accent sur le contrôle des dépenses et la compétitivité économique.
Cette hégémonie statistique ne repose pas seulement sur la robustesse des chiffres eux-mêmes mais aussi sur la manière dont ils ont été promus comme des évidences scientifiques. L’auteur montre comment les organisations internationales, les gouvernements et les experts ont transformé des mesures arbitraires en vérités acceptées, conférant aux comparaisons internationales un statut presque incontestable. Ce processus a contribué à une « conversion à l’économie » du secteur de la santé : celui-ci n’est plus pensé principalement en termes de bien-être ou de droit social, mais comme un secteur à optimiser économiquement.
Brissaud s’appuie sur un matériau riche : entretiens avec acteurs internationaux, archives, et observations de réunions intergouvernementales. Cette documentation permet de comprendre les stratégies qui ont accompagné la construction de ces chiffres, révélant que la mesure n’est pas une simple description du réel, mais un acte social et politique. Les chiffres de l’OCDE, en rendant visibles certaines dimensions des systèmes de santé (dépenses publiques, parts de PIB consacrées à la santé, évolution comparée), ont en même temps masqué ou relégué au second plan d’autres dimensions fondamentales (accès aux soins, conditions de vie, inégalités de santé).
Au-delà de l’histoire institutionnelle, l’ouvrage entraine le lecteur à réfléchir à la manière dont l’économie façonne notre compréhension de la santé publique. La santé, un secteur vital, est aujourd’hui souvent gérée comme une variable budgétaire. Cette transformation n’est pas neutre : elle influence les décisions politiques en matière de financement, d’organisation hospitalière, de politique pharmaceutique, mais aussi la manière dont les citoyens perçoivent leurs droits en matière de protection sociale. La quantification internationale devient ainsi un outil normatif, voire prescriptif, et non seulement descriptif.
En résumé, Le prix de la santé est une enquête sociologique et historique sur la création d’un langage mondial de la santé basé sur des chiffres, sur son impact sur les politiques publiques et sur les enjeux idéologiques qui sous-tendent cette métricisation. Le livre invite à prendre du recul sur ce que signifie vraiment « mesurer la santé » et à interroger les implications politiques et sociales de ces modes de calcul qui, de fait, définissent ce qui compte et ce qui ne compte pas dans la gouvernance des systèmes de santé.


