Droit à la santé : l’actualité de l’analyse critique de Marx face aux inégalités

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NDLR : Nous redonnons ici l’article publié dans l’Humanité le 4 janvier 2018 par le Dr Stéphane BARBAS  Pédopsychiatre. Bien que ce texte ne soit pas bien vieux, nous pensons qu’il garde un intérêt aujourd’hui. Nous remercions l’auteur de nous l’avoir rappelé.

Le formidable film de Raoul PECK, « Le jeune MARX » ravive l’intérêt pour la pensée de MARX et invite à sa (re)lecture. Depuis la crise de 2008, et les dangers qu’il fait courir à la planète, le capitalisme n’apparaît plus comme la fin de l’histoire

Cet intérêt pour le marxisme concerne aussi la médecine et la santé, même loin des cercles marxistes militants. La revue The Lancet , prestigieuse revue de médecine anglo-saxonne, publie , dans une récente parution , une tribune signée Richard HORTON intitulée « Medicine and Marx ». L’auteur note que malgré le discrédit du marxisme après la chute de l’Union Soviétique, la pensée de Marx garde une réelle actualité. L’anniversaire de la naissance de Marx, qui sera fêté le 5 mai 2018, sera l’occasion de réévaluer ses apports. Les idées marxistes réinvestissent le débat politique, en particulier sur les questions de santé. L’auteur remarque aussi, la défiance croissante sur la capacité du capitalisme et des marchés à répondre aux défis posés par les questions de santé dans nos sociétés.

Privatisations, pouvoir des élites médicales, croyance euphorique dans les solutions et les progrès techniques, capitalisme philanthropique, tendances néo-impérialistes de la politique sanitaire mondiale, définitions de maladies orientées par les laboratoires, exclusion et stigmatisation de populations sont autant de problèmes sur lesquels le marxisme apporte une analyse critique.

Le marxisme est aussi un appel à se battre pour des valeurs comme l’égalité sociale, la fin de l’exploitation, la possibilité de donner un sens au destin commun de l’humanité. L’aggravation des inégalités à l’échelle de la planète donne une  vraie actualité à ce débat. Comme l’a montré l’épidémiologiste anglais Richard WILKINSON ce sont les inégalités sociales qui déterminent essentiellement les inégalités de santé de la population. (« L’égalité c’est la santé » (2005)  et « Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous » (2013) ).

Pour Richard Horton, il n’est nul besoin d’être marxiste pour apprécier ce que la médecine a encore à apprendre de Marx. Il rappelle aussi, que les préoccupations  pour la santé publique sont contemporaines de la naissance du marxisme avec le livre d’ Engels « La situation de la classe ouvrière en Angleterre ». Marx y fera souvent référence.

Dans le livre Un du Capital, et en particulier dans le chapitre sur la journée de travail, Marx dénonce de manière très vive, les conséquences des violences de l’exploitation sur la santé des ouvriers. La question du travail des enfants est l’exemple le plus significatif de ces violences. Il y a chez Marx un réel intérêt, non seulement  pour les questions de santé, mais aussi pour la protection de l’enfance.

Les arguties des capitalistes pour justifier la longueur de la journée de travail sont les mêmes qu’aujourd’hui contre les 35 heures ou pour le recul de l’âge de la retraite. Marx fustige leur cynisme et leur mauvaise foi quand ils soutiennent que sans cette « liberté » d’exploiter le travail d’autrui, ils n’auraient qu’à mettre la clef sous la porte sous la pression de la concurrence.

Marx cite de multiples témoignages de médecins, essentiellement en Angleterre, qui dénoncent, dans  leurs rapports, l’état sanitaire des ouvriers et l’exploitation de jeunes enfants. Les potiers par exemple ont « une taille rabougrie, sont anémiques et sujets à la dyspepsie, au dérangement du foie des reins  et aux rhumatismes ». Il y aurait même un asthme et une phtisie (tuberculose) des potiers.  (2 p 241)  (3 p795). Dans des fabriques d’allumettes chimiques, ce sont des enfants parfois de 5 ou 6 ans, qui travaillent dans des atmosphères saturées de phosphore. C’est l’enfer de Dante dit Marx, les ateliers sont insalubres et sans lumière.

Le médecin en chef de l’hôpital de Worcester écrit que « contrairement aux assertions intéressées de quelques patrons, je déclare et je certifie que la santé des enfants en souffre beaucoup » ( 2 p 253) ; (3p346).

Ceci n’empêche pas, ceux que Marx appelle ironiquement « les amis du commerce », de justifier le travail des enfants, parfois même au nom de la moralité et de l’éducation. «L’anthropologie capitaliste, écrit Marx, décréta que l’enfance ne devait durer que jusqu’à dix ans, tout au plus onze ans »  .(2 p274) ; (3 p360). Aujourd’hui au XXIe siècle, c’est l’âge de la retraite que décrète « l’anthropologie capitaliste».

Marx ajoute « Le capital dépasse non seulement les limites morales mais aussi la limite physiologique  extrême de la journée de travail. Il usurpe le temps qu’exigent la croissance, le développement et l’entretien du corps en bonne santé». Il ajoute « Il (le capital) vole le temps qui devrait être employé à respirer l’air libre et à jouir de la lumière du soleil ».  (2 p 260) ;(3 p348).

Sous l’impulsion des médecins, la loi tente parfois timidement d’améliorer les conditions de travail.  Mais Marx constate, par exemple à propos de la loi de fabrique de 1864 pour l’aération des locaux, qu’ « au delà d’un certain point le système capitaliste, est incompatible avec toute amélioration rationnelle ». Marx aime donner au capital l’image du vampire. « Le capital est du travail mort qui, semblable au vampire ne s’anime qu’en suçant le travail vivant », (2 p 229), (3 p336) ou encore « La prolongation de la journée de travail au delà des bornes n’apaise qu’approximativement la soif de vampire du capital par le sang vivant du travail » ( 2 p 252) (3 p345). La santé c’est la sève de la force de travail dont se nourrit le capital.

Le capitalisme porte en quelque sorte sa propre définition idéologique de la santé : c’est l’état optimum d’un travailleur productif. Le concept de santé mentale tel qu’il est promu aujourd’hui correspond assez bien à cette définition. On mesure l’état de santé d’une population en nombre de journées de travail perdues.

Mais si la santé des travailleurs est la source ultime de la richesse, le capitaliste n’a pas besoin pour autant de la préserver. Il compte sur « l’armée industrielle de réserve » qui fournira toujours de la main d’œuvre en suffisamment bonne santé, grâce à la surpopulation ouvrière hier ou au chômage aujourd’hui.

Le droit à la santé a toujours été une conquête de la classe ouvrière sur le capital. Il est plus que jamais nécessaire de rappeler que la Sécurité sociale est financée par  cette part du salaire arrachée au capital pour garantir la santé du travailleur à long terme et pas seulement pour sa santé immédiatement utile à la production. Là où les assurances privées suffiraient aux besoins immédiats, la Sécurité sociale basée sur la solidarité, protège dans la durée en payant un salaire pour une force de travail inutilisable par le patron. Il ne faut donc pas s’étonner que cette part différée du salaire qui permet de « respirer l’air libre et de jouir de la lumière du soleil » soit rebaptisée « charge sociale » et accusée d’augmenter  outrageusement le « coût du travail », provoquant l’hystérie des « amis du commerce ».

Pour ces derniers leur richesse sera toujours plus précieuse que  la santé des hommes. La richesse que recèle la force de travail ne s’explique ni par la physiologie ni par un principe vital mystérieux dont la médecine aurait le secret, elle réside dans les rapports sociaux. La médecine aurait, de son coté, un grand profit à tirer, à prendre en compte l’homme social dans ce qui détermine la santé.

Références :

(1)  Richard Horton, « Medicine and Marx », The Lancet vol 390 November 4 – 2017 p 2026.

(2)  Karl Marx, Le Capital,  Critique de l’économie politique, livre 1 Chapitre X la journée de travail pages 227 à 296,  Éditions sociales 1973.

(3)   Karl Marx, Le Capital, Livre I, Chapitre X  La journée de travail pages 334 à 385. Dans cette édition le chapitre X :3  a été reporté dans les annexes I à III pages789 à 820, Folio essais Gallimar