Ce livre savant nous fait découvrir Momus, le texte d’un auteur bien méconnu aujourd’hui, Léon Battista Alberti (1404-1472), écrit lors de la première Renaissance au XVe siècle en Italie. Dans cet essai philosophique d’environ 310 pages, Jean-Michel Galano — ENS, agrégé de philosophie et spécialiste de la pensée matérialiste — explore les racines de l’athéisme moderne. L’auteur soutient que l’athéisme ne naît pas au XVIIIe siècle avec les Lumières, mais bien plus tôt, au cœur du XVe siècle, par une rupture radicale avec la cosmogonie médiévale.
Il réhabilite Alberti connu non seulement comme l’architecte du palazzo Rucellai à Florence et théoricien de la perspective, mais aussi comme un penseur dont l’athéisme est “instinctif” et radical. L’expression “L’œil ailé” fait référence à l’emblème personnel d’Alberti (Quid tum ? et alors ?), symbolisant une vision omniprésente et perçante, capable de voir le monde tel qu’il est, sans le voile du divin. Grâce à ses ailes l’homme se met en surplomb du réel pour le regarder et ne se limite plus à regarder le ciel et le cosmos qui le domine. L’œil ailé ne regarde pas vers le haut (le divin), mais survole le monde d’en bas pour en saisir les structures cachées. C’est l’œil du savant et de l’artiste qui analyse les lois de la perspective et de la matière. L’athéisme n’est pas né d’une démonstration scientifique au XVIIIe siècle, mais d’une révolution du regard au XVe siècle. Léon Battista Alberti est l’architecte de cette rupture : il déloge Dieu du centre du monde pour y placer l’œil et l’action de l’homme. Cet emblème, un œil humain entouré d’ailes de faucon, représente la souveraineté de la connaissance. L’œil, c’est la rigueur de l’observation scientifique et de la perspective. Les ailes sont la liberté de la pensée qui ne reconnaît aucune frontière dogmatique. La devise “Quid tum ?” est le défi lancé à la métaphysique. Même si Dieu n’existe pas, “et alors ?” l’homme reste libre de créer son propre sens. Galano consacre une part importante de son analyse à cet écrit d’Alberti qu’il considère comme le premier grand manifeste athée de l’histoire moderne. Il nous donne à lire des extraits du Momus et nous livre un commentaire qui nous aide à comprendre ce texte ancien et subtil.
L’ouvrage analyse en profondeur le Momus, cette fable satirique d’Alberti mettant en scène les dieux de l’Olympe. Galano démontre que sous couvert de mythologie antique, Alberti livre une critique féroce de la papauté de son temps et, plus largement, de l’imposture religieuse. Les dieux sont alors des parasites : ils vivent du travail des hommes et de leurs offrandes. « En d’autres termes, chacun des dieux est censé exprimer une essence morale. Un dieu n’est pas un être, mais une manière de parler, d’imaginer et surtout de présenter les passions qui agitent l’âme de chacun et la Cité dans son ensemble ». D’où leur profusion. La religion est présentée comme un mécanisme par lequel l’homme se dépossède de ses propres richesses matérielles et intellectuelles pour les projeter vers un “ciel” vide.
Le passage de l’athéisme théorique à la pratique se fait par l’action concrète sur le monde. Puisque le salut n’est pas dans l’au-delà, l’humain doit s’approprier son environnement ici-bas. L’architecture devient l’outil politique par excellence pour améliorer la vie terrestre. La technique et la science remplacent la prière pour résoudre les problèmes humains. L’originalité du livre est de montrer que l’athéisme d’Alberti n’est pas une simple négation triste, mais un projet positif. En se détournant des “illusions mythologiques”, l’homme peut enfin vivre la “vie divine” à laquelle il a droit : une vie de création, de savoir et de beauté, libérée de la mauvaise conscience et de la peur de la mort.
Le livre s’articule autour de la transition entre le Moyen Âge finissant et la première Renaissance au Quattrocento. Galano y souligne que les analyses d’Alberti sur l’aliénation restent d’une actualité brûlante pour la gauche contemporaine et la pensée critique. Il invite le lecteur à sortir de la “créance” accordée aux idoles modernes pour réinvestir le champ du réel. Il propose une archéologie de la pensée libre, voyant en Alberti le premier homme moderne qui, en brisant le miroir des cieux, a permis à l’humanité de se regarder en face.
Les deux piliers centraux de l’ouvrage sont donc la puissance subversive du Momus et le pont jeté vers la critique politique moderne.
Dans la mythologie, Momus est le dieu de la moquerie. Alberti en fait un exilé du ciel qui, depuis la terre, observe les dieux avec un mépris total. Pour Galano, Momus est l’alter ego d’Alberti : celui qui refuse de s’incliner devant les “puissants” célestes ou terrestres. Alberti décrit Jupiter comme un souverain indécis, vaniteux et entouré de courtisans inutiles. Galano démontre que cette satire vise directement la curie romaine. En montrant que les dieux “bricolent” le monde sans plan cohérent et ne se soucient que de leur propre confort, Alberti détruit l’idée d’une providence divine. Il insiste sur le fait que l’athéisme d’Alberti ne passe pas par une démonstration logique froide, mais par le rire. En rendant le divin ridicule et absurde, on brise la chaîne de la peur. C’est ce qu’il appelle la « désacralisation par le burlesque ».
L’athéisme d’Alberti n’est pas une simple opinion privée, c’est un projet de civilisation. Galano établit un lien direct entre cette pensée du XVe siècle et nos enjeux actuels. Bien avant Karl Marx ou Ludwig Feuerbach, Alberti perçoit que l’homme transfère sa propre puissance d’agir à des entités imaginaires. L’auteur utilise cette lecture pour critiquer les “nouvelles religions” contemporaines (le marché financier, l’algorithme-roi) devant lesquelles l’individu moderne se sent impuissant. Le livre oppose deux figures : le prêtre qui demande de supporter le monde réel en attendant l’autre monde et l’architecte, au sens large celui qui bâtit la cité, qui propose de transformer le monde ici et maintenant. Galano voit en Alberti l’ancêtre d’une gauche matérialiste qui place la technique et l’art au service de l’émancipation humaine. L’enjeu politique majeur soulevé est celui de l’autonomie. L’athéisme d’Alberti nous dit : « Il n’y a personne pour nous sauver, c’est une excellente nouvelle, car cela signifie que nous sommes les seuls maîtres de notre destin. » Être athée, c’est adopter cette position : une vigilance constante contre les illusions, une observation rigoureuse du réel pour mieux le modifier. L’absence de Dieu ne conduit pas au chaos moral, mais à une éthique de la responsabilité et de la vertu civile. C’est une “morale sans ciel”.
L’un des points de rupture majeurs qu’Alberti opère est le remplacement de la Providence divine (un plan divin bienveillant) par la Fortune déesse du hasard. Puisqu’il n’y a pas de juge suprême pour récompenser les bons et punir les méchants, la morale ne doit plus être dictée par la peur de l’enfer ou l’espoir du paradis. La morale devient une force de résistance. L’homme “athée” d’Alberti est celui qui oppose sa virtù (son intelligence, sa volonté, sa force de caractère) aux coups du sort. La morale est donc une discipline de soi.
Galano insiste sur une idée forte d’Alberti: la dignité humaine ne vient pas de notre ressemblance avec Dieu, mais de notre capacité à être utiles à la communauté. Il faut vivre en homme. Est “bien” ce qui contribue à la concorde civile, à la construction de la cité et au bien-être des citoyens. Contrairement à la contemplation religieuse passive, Alberti valorise l’action, le travail et l’industrie. On y voit l’émergence d’une morale matérialiste où l’excellence humaine se mesure à ce que l’on laisse derrière soi (œuvres, bâtiments, savoirs). Loin de prôner un libertinage amoral, l’athéisme d’Alberti est une forme de stoïcisme moderne: la raison dicte la conduite. Il s’agit de vivre en accord avec les lois de la nature et les besoins de la société. Les liens affectifs et sociaux sont le socle de la morale. Puisque nous n’avons pas de “Père céleste”, nous devons être d’autant plus solidaires avec nos frères humains.
Pour Alberti, la laideur est un vice et la beauté est une vertu. Construire un bâtiment harmonieux est un acte moral car cela apaise l’esprit et favorise la paix sociale. L’esthétique devient une éthique : le soin que l’on apporte au monde est la preuve de notre respect pour l’humanité. L’athéisme d’Alberti n’est pas un nihilisme. C’est au contraire un humanisme exigeant qui demande à l’homme d’être son propre législateur. C’est une morale de “l’ici-bas” qui refuse de sacrifier le présent à une éternité hypothétique.
Pour clore cette analyse, Jean-Michel Galano consacre la dernière partie de son ouvrage à ce qu’il appelle l’« héritage de l’œil ailé ». Il ne voit pas en Alberti une simple curiosité historique, mais le précurseur d’une modernité qui n’a pas encore fini de porter ses fruits. C’est la rupture avec le “Moyen Âge mental”. Ainsi la véritable naissance de l’athéisme ne se situe pas dans la négation de Dieu qui peut rester une posture abstraite, mais dans la fin de la peur. Alberti est celui qui, parmi les premiers, a regardé le monde sans trembler devant la colère divine ou le destin. L’auteur suggère que nous vivons encore aujourd’hui dans des formes de “religiosité séculière” (soumission aux marchés, fatalisme technologique) et que la méthode d’Alberti — l’observation critique et la volonté de bâtir — est le remède à cette passivité. Son héritage le plus précieux est l’idée que la forme du monde influence la pensée. Si l’on construit des cités harmonieuses, rationnelles et belles, on favorise l’émergence de citoyens libres et réfléchis. Galano souligne que l’architecture d’Alberti comme la façade de Santa Maria Novella à Florence n’est pas “religieuse” au sens mystique, mais “mathématique” : elle ramène l’ordre divin à une mesure humaine.
L’ouvrage se termine sur une note audacieuse : l’auteur interprète la pensée d’Alberti comme un appel à ce que l’homme reprenne les attributs qu’il avait prêtés à Dieu : la création, l’omniscience et la providence qui organise la solidarité sociale. Ce n’est pas un orgueil démesuré, mais la simple reconnaissance que personne d’autre que nous ne s’occupera de notre bonheur. En théorisant la peinture, il déloge Dieu du centre du monde pour y placer l’œil et l’action de l’homme.
Le livre se ferme sur un appel à retrouver cette “énergie albertienne”. Dans un monde saturé d’informations et de nouvelles croyances, “L’œil ailé” nous enjoint à redevenir les architectes de notre propre réalité, sans attendre de sauveur extérieur.


