Résumé :
L’auteur témoigne de son expérience en Guyane dans un centre de santé totalement isolé. Il montre particulièrement la détresse des enfants scolarisés en internat dans un collège loin de leur milieu naturel. Le retour est douloureux et donne lieu à des suicides nombreux. Le fossé entre les administrations et la population est abyssal.
Abstract :
The author recounts his experience in French Guiana at a completely isolated health center. He particularly highlights the distress of children attending boarding school far from their home environment. Their return is traumatic and results in numerous suicides. The gap between the authorities and the population is immense.
Étant en retraite depuis 2017 mais ne concevant pas de ne plus exercer mon activité de Médecin Généraliste tant que je le pourrai et friand de modes d’exercices inhabituels après avoir exercé durant 35 ans en cabinet libéral en Picardie, j’ai eu l’opportunité par le biais du Centre Hospitalier de Cayenne de travailler pour des périodes renouvelées de 2 mois, en 2021 puis en 2022, au sein d’ un dispensaire particulièrement isolé, probablement le plus isolé de Guyane, celui de Trois Sauts, au bord de l’Oyapock.
Pour s’y rendre, au départ de Cayenne, nécessité d’un premier trajet de quelques heures en 4X4 jusqu’à Saint Georges, après, plus de route ! Pour poursuivre, embarquement en pirogue avec une première étape à Camopi, c’est la pirogue « sanitaire » affrétée par l’hôpital de Cayenne qui gère la logistique à destination d’une quinzaine de dispensaires plus ou moins importants dans toute la forêt amazonienne guyanaise celui de Trois Sauts étant le plus isolé. Cette pirogue ne quitte le littoral qu’un lundi sur deux, elle ramène au village les patients de retour d’hospitalisation ou de consultation, tout le matériel nécessaire au fonctionnement du dispensaire, courriers, médicaments, bouteilles de gaz. Elle repart de Trois Sauts le jeudi avec les bilans sanguins, le courrier et surtout les patients pour hospitalisation ou consultation spécialisée. L’hélicoptère n’est réservé qu’aux urgences et…aux politiques. Nuit en hamac suivie d’une seconde journée de pirogue et arrivée le soir au village de Trois Sauts, village où vit une communauté de 700 Amérindiens, fixée arbitrairement par l’administration française au bord de l’Oyapock, fleuve qui marque le frontière orientale de la Guyane avec le Brésil, cette fixation de ce groupe ethnique Wayampi étant une première hérésie pour ces Amérindiens traditionnellement mobiles puisque pratiquant essentiellement la chasse la pêche et la cueillette… De ce fait, aucune possibilité de ravitaillement sur place, il faut se rendre à Trois Sauts avec son avitaillement pour les 2 mois de la mission, la pirogue qui nous y amène est chargée de nombreux cartons bien emballés. Ne pas oublier d’apporter, pour pouvoir faire du troc avec la population, des hameçons très prisés, du fil de pêche, des cartouches de fusil, des couteaux, et paradoxalement des boites de cassoulet très appréciées localement même si l’ethnologue de l’hôpital de Cayenne qui nous briefe au départ le déconseille…Par ailleurs l’accès à Trois Sauts est totalement interdit au tourisme afin de protéger la population d’un risque sanitaire et des difficultés engendrées par l’isolement.
Sur place se tient un dispensaire tenu par une infirmière métropolitaine qui réside à demeure depuis plusieurs années et qui accueille le médecin volontaire adressé par l’hôpital de Cayenne pour des périodes de 2 mois. Par ailleurs, chaque mois viennent également différentes missions, pédiatres, sages femmes, parfois des enquêteurs étudiant, la plombémie, l’ingestion régulière de plombs de chasse par les enfants et les femmes enceintes en mangeant du gibier étant particulièrement délétère, faisant partie des nombreux drames induits par l’introduction de notre « modernité »… ces mêmes plombs de chasse retombant sur le sol contaminant l’unique culture locale, le manioc, source essentielle de la nourriture locale, galettes de manioc cuites autrefois sur des platines en argile, certes plus fragiles mais ne contenant pas le plomb des platines métalliques actuelles…Les anciens du village m’ont souvent dit qu’ils chassaient mieux à l’arc car maintenant au premier coup de fusil tout le gibier se sauve…et la plombémie provoque des ravages sur les jeunes neurones.
Sur place il existe une école primaire plutôt vétuste, 5 classes tenues par des enseignants essentiellement métropolitains. Ces enseignants atypiques viennent avec des motivations très différentes, parfois particulièrement louables comme ces jeunes ethnologues en cours de doctorat alliant une source de revenus à leur passion, le sursalaire ou des difficultés personnelles en motivant d’autres. La grande erreur de l’Education Nationale étant de ne pas avoir su ou pu s’adapter à la réalité locale. Comment peut-on apprendre à lire, à écrire, à compter à des jeunes enfants ne parlant que le wayampis quand les maîtres sont des métropolitains ne parlant que le français. C’est pour moi du domaine de la torture. Dès qu’ils sortent de classe, les gosses pleins de vie courent joyeux dans tous les sens, grimpent aux arbres cueillir des oranges, plongent dans l’Oyapock, comme libérés d’une contrainte. Le français n’est parlé qu’à l’école, jamais en dehors. Au dispensaire un traducteur est sur place. Le bilan scolaire en fin d’école primaire est dramatique, la plupart parlent à peine cette nouvelle langue, lisent et écrivent difficilement. Bien que n’étant pas au niveau, ils sont expédiés ensuite en collège avec retour uniquement durant les congés scolaires. Là les attend un nouveau fossé qui va les éloigner inexorablement de leur vie traditionnelle…la découverte d’un internat tenu par des religieuses…l’Education Nationale ayant délégué de façon scandaleuse jusqu’à encore très récemment les internats pour les enfants allant au collège à des religieuses, les « Home Indiens » qui ne se sont pas privés de faire du prosélytisme sur ces enfants fragiles de tradition animiste. L’accessibilité difficile a longtemps épargné Trois Sauts des évangélistes du XIXe siècle venus répandre la bonne parole, les trois cascades successives rendant très difficile la navigation…le relais a été effectué par ces internats qui par ailleurs ont fait découvrir à ces enfants une nouvelle façon de vivre : se laver sous une douche, aller aux toilettes sur des WC et non plus dans l’Oyapock, dormir sur un lit et non dans un hamac, s’habiller totalement et non plus d’un simple pagne, s’alimenter de choses nouvelles, inconnues, découvrir l’animation d’une ville, les autos, les magasins…Le retour au village est très difficile. Ces enfants devenus des adolescents terminent pour la plupart leur scolarité après avoir été trainés jusqu’à leurs 16 ans sans un diplôme en poche, sans maitrise correcte du français, sans réelle formation professionnelle. Mais ils ont côtoyé notre « modernité », le retour est pour beaucoup un enfer et ils font vivre un enfer à leurs parents…hostilité, musique à fond, tenues vestimentaires de marque, téléphone portable qui ne les quitte plus, refus d’aller bosser dans les « abattis », les espaces traditionnels où les parents cultivent le manioc, ignorance des connaissances indispensables qu’ils auraient pu acquérir auprès de leurs parents comme la pêche, la chasse, naviguer en sachant éviter les écueils sur l’Oyapock, fleuve en perpétuel mouvement, son cours changeant au gré des crues, tout ce qui fait la richesse et la spécificité de leur mode de vie traditionnel est ignoré, oublié, voire combattu pour être en opposition adolescente avec leurs parents, sans oublier la découverte des nouveaux alcools comme la bière ou surtout le rhum beaucoup plus alcoolisé que le cachiri, boisson traditionnelle issue de la fermentation du manioc. Et malheureusement, bien souvent après une soirée alcoolisée, l’irréparable surgit, la tentative de suicide, le plus souvent par pendaison. Ils ne parviennent plus à vivre deux vies à la fois, et donc à n’en vivre aucune… Cette situation schizophrénique se répète indifféremment au sein de la plupart des populations autochtones. L’infirmière canadienne avec qui j’ai travaillé durant une partie de mon séjour a exercé à plusieurs reprises chez les Inuits et m’a révélé avec beaucoup de tristesse et d’amertume que ces suicides chez les adolescents étaient très fréquents chez les jeunes Inuits avec pour seule différence, grâce au pragmatisme et les moyens efficaces héliportés mis en place par les anglosaxons, que les organes pouvaient être récupérés…Horreur !
Du 06 mars au 02 mai 2022 j’ai dû intervenir sur 09 tentatives de suicide effectuées par des adolescents âgés entre 15 et 20 ans, toutes par pendaison, 4 tentatives « réussies » dont une jeune fille de 16 ans. J’ai alerté dès la seconde tentative de suicide l’Hôpital de Cayenne qui a dépêché le lendemain par hélicoptère une « cellule de crise », une « CUMP », Cellule d’Urgence Médico Psychologique soit un psychiatre métropolitain ne parlant bien sûr pas le wayampi, débarquant en chaussure de ville dans ce village du bout du monde soumis aux pluie continuelles tropicales, mais lourdement chargé d’une énorme caisse contenant des questionnaires destinés aux familles (presque toutes illettrées…), des jeux d’éveil pour les enfants et des coloriages…toujours cette inadaptation récurrente à la réalité, à l’urgence d’une action concrète, à commencer par la remise en cause du système éducatif. J’ai également sollicité la Sous-Préfecture qui à son tour à délégué quelques collaborateurs et organisé une réunion sur place comprenant le maire de Camopi, le Président de la Collectivité Territoriale de Guyane et les représentants des Amérindiens du Maroni, les chefs coutumiers… Tout ce beau monde est reparti en hélicoptère le jour même, ravi de cette belle excursion, le Président de la Collectivité Territoriale dans son magnifique discours, éminemment politique, exprimant sa joie de découvrir Trois Saut, « un petit paradis » selon lui. Un chef coutumier malicieux m’a glissé à l’oreille « on voit bien qu’il n’a jamais vécu à Trois Sauts, on ne se suicide pas au paradis »…Le grand absent de cette réunion, le Rectorat…
Tant que les fusées continueront à décoller de Kourou, tout ira bien en Guyane.

Mercredi 13 avril 2022: Dessin de Thaïs, 6 ans, venu ce matin au dispensaire pour un trouble du sommeil et agitation selon sa maman. Il a fait ce dessin à ma demande sans que je lui donne d’indication.


