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En finir avec les déserts médicaux. Pour mieux soigner dans les territoires

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Résumé :
L’auteur, académicien, historien et géographe de la santé propose ici une nouvelle approche pour en finir avec les déserts médicaux : cultiver l’esprit scientifique, mettre en place une gradation des soins assortie d’un acheminement sans faille des patients et la pédagogie.

Abstract : The author, an academician, historian and geographer of health, proposes here a new approach to end medical deserts: cultivating the scientific spirit, putting in place a gradation of care coupled with flawless patient transport and pedagogy.

Depuis bientôt 30 ans maintenant, la question des déserts médicaux se pose. D’abord limitées à certaines banlieues et au rural profond, les difficultés d’accès aux soins s’aggravent et concernent aujourd’hui à des degrés divers tous les territoires. Une vision diachronique et géographique permet d’apprécier la profondeur et l’extension du problème. Elle demeurera utile tant que l’on ne résoudra pas le problème. Elle permet de révéler les causes multiples du problème : demande croissante sous l’effet conjoint du vieillissement de la population et de l’attrait des progrès de la médecine qui font se tourner vers elle de nouveaux patients, progrès technique de la médecine qui incite à une consommation accrue d’actes techniques qui prennent sur le temps médical disponible et créent des dépenses supplémentaires, médecins de plus en plus envahis par l’obligation de rendre des comptes, recours aux équipements et hyper spécialisation des médecins qui poussent à la concentration par recherche d’économie d’échelle et d’agglomération.

Depuis bientôt 30 ans, les études, les rapports, notamment parlementaires, au Sénat comme à l’Assemblée Nationale se multiplient. Les nombreuses aides apportées à l’installation des médecins depuis 2002 n’ont pas eu les effets escomptés. Malgré les efforts, la bonne volonté et les réformes annoncés, la situation s’aggrave et menace la cohésion sociale. Former plus de médecins sans doute, oui mais cela prend du temps. Mais outre qu’ils n’ont jamais été aussi nombreux en France qu’aujourd’hui, rien ne dit, tout dit même le contraire et notamment la place de plus en plus grande prise par les actes techniques que la concentration se poursuivra.

Le temps n’est donc plus à poser de nouvelles rustines ni à chercher comment « allons- nous faire ensemble dans l’intérêt de nos compatriotes ? On parle d’accès aux soins. Est-ce qu’on n’est pas capables de se mettre d’accord pour dire comment on fait pour mettre des médecins partout sur le territoire national ? »[1].

Dans l’immédiat, il nous faut comprendre que les médecins manquent et qu’ils manqueront pour longtemps. Il faut poser la question autrement et pour cela se libérer des impensés qui nous encombrent et définir une nouvelle stratégie. Cinq d’entre eux constituent les principaux points de blocage et il faut en sortir par de nouvelles conceptions :

1) Le médecin ne doit plus être le seul au centre du système ; la santé est l’affaire de tous ;

2) tous les services de santé ne peuvent pas être présents en qualité suffisante partout, il y a donc une problématique d’accès et d’aménagement du territoire, centrale dans la lutte contre les déserts médicaux ;

3) la prévention n’est pas une activité naturelle, elle doit être stimulée et élargie partout où c’est possible ;

4) l’information et l’éducation à la santé doivent être renforcées ;

5) les nouvelles technologies doivent être apprivoisées et investies par le monde médical.

Trois leviers majeurs s’offrent à nous :

  • Cultiver l’esprit scientifique, pour mesurer et évaluer ce que l’on fait. Cela passe par un apprentissage des méthodes statistiques et pas par leur utilisation sans critique, cela passe aussi par de meilleures connaissances d’histoire et de géographie des territoires et des méthodes de ces disciplines ?
  • Mettre en place une gradation des soins assortie d’un acheminement sans faille des patients vers le lieu où se situe pour eux le bon soin, au bon endroit, au bon moment. Il y faut des portes d’entrée qui peuvent ne pas être occupées par les seuls médecins mais qui doivent rester sous leur supervision scientifique. De même, il faut aider les populations à se mouvoir au sein d’une offre de soins difficile d’accès. Pour cela, on peut imaginer des assistants territoriaux de santé.
  • La pédagogie : l’asymétrie d’information est bien trop grande dans la santé. C’est lié au défaut d’esprit scientifique dans la société d’aujourd’hui et l’IA selon l’usage qu’on en fera n’y aidera pas, c’est lié aussi à tout ce qui rattache, dans beaucoup d’esprits, les médecins d’aujourd’hui aux chamans de la préhistoire et aux aruspices de Rome.

Il faut expliquer ce que l’on fait et pourquoi on le fait.  Il faut apprendre à tous le bon usage du système de santé, les vertus de la solidarité, son fonctionnement et ses conditions de durabilité, les habitudes qui préviennent et les gestes qui sauvent, apprendre à tous à aimer et respecter la vie.


[1] Madame Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée Nationale, sur la matinale de France-Inter, ce lundi 1er  septembre 2025.

[1] Madame Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée Nationale, sur la matinale de France-Inter, ce lundi 1er  septembre 2025.

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Emmanuel Vigneron, En finir avec les déserts médicaux, Les Cahiers de santé publique et de protection sociale, N° 55 décembre 2025.